Projet d’action culturelle "cirque et autisme"
Depuis plus de dix ans, l’Académie Fratellini accueille tous les mercredis matin des structures parisiennes et dyonisiennes dédiées aux enfants et adolescent·es autistes. Ce projet, soutenu par la Fondation Safran, bénéficie à une vingtaine de jeunes des Instituts Médico-Éducatifs (IME) Alternance 75 et Adam Shelton et de l’Institut Thérapeutique Éducatif et Pédagogique (ITEP) Angela Davis.
Trois professeur·es de cirque encadrent l’atelier : Laurent Barboux, Cécile Dubois et Gustavo Anduiza. Ils sont accompagné·es de leurs éducateurs et éducatrices IME / ITEP.
Laurent, tu as créé cet atelier il y a plus de dix ans.
Peux-tu nous raconter la genèse du projet ?
Laurent : C’est la directrice de l’IME Cour de Venise (Paris) de l’époque qui m’a proposé de monter cet atelier avec Howard Buten, psychologue, clown et fondateur de l’IME Adam Shelton. L’Académie Fratellini, où je donnais déjà des cours, a accepté de nous mettre un espace à disposition. Gustavo m’a rejoint deux ou trois années plus tard, et Cécile il y a un peu plus d’un an.
Avez-vous observé chez les jeunes une évolution dans le rapport à leur corps et à autrui ?
Gustavo : Certain·es suivent ces ateliers depuis cinq ou six ans. On les voit grandir et c'est très émouvant. L’un d’eux ne parlait pas quand il est arrivé. Maintenant, il dit son prénom, il est plus à l'aise dans son corps…
[Au début de l’atelier, les jeunes, les éducateur·rices et les professeur·es s’assoient en cercle et se présentent tour à tour : « Bonjour, je m’appelle… ». Les jeunes qui ne parlent pas peuvent signer. Celles et ceux qui ne signent pas sont présenté·es par leurs éducateur·rices.]
Cécile : Certain·es traversent le fil, d’autres montent sur la boule tout seul. En plus de leur apporter de la motricité, ces ateliers leur offrent des opportunités de rencontres. Ils regardent les autres, saluent, applaudissent, c’est très enrichissant.
Gustavo : L’une des jeunes fait des crises plusieurs fois par jour à l’IME selon ses éducateur·rices. Ici, ça ne lui est arrivé qu’une fois en plusieurs années.
Laurent : En revanche, on s'aperçoit qu’en devenant jeunes adultes, certain·es perdent l’envie de faire des choses.
Depuis l’année dernière, le projet cirque & autisme inclut aussi un ITEP [centre d’accueil de jeunes ayant des difficultés psychologiques qui peuvent perturber l’apprentissage et les relations sociales mais qui ne relèvent pas nécessairement de l’autisme].
Comment s’entendent les jeunes des différentes structures ?
Gustavo : Après trois mois d’essai du partenariat IME / ITEP, on s’est accordé sur le fait que ça pouvait fonctionner si on limitait le nombre de jeunes. Et maintenant, ça marche super bien !
Comme les jeunes de l’ITEP ont globalement plus de facilités motrices et orales que les jeunes des IME, instinctivement ils les guident et les encouragent.
De leur côté, les jeunes des IME n’ont généralement pas peur d’expérimenter et osent faire les exercices, même s’ils les ratent. C’est très inspirant pour les jeunes de l’ITEP !
Laurent, tu parlais de jeunes adultes qui participent de moins en moins.
Quelles sont vos réactions face à ça, vous les laissez tranquilles ou vous essayez quand même de les motiver ?
Laurent : On essaie toujours.
Gustavo : On va les chercher, on les accompagne mais on ne les force jamais.
Pensez-vous que ça leur apporte quelque chose même s’ils ne participent plus beaucoup ?
Laurent : Ça leur apporte quelque chose. Ce matin, j'ai parlé avec un éducateur car je m’inquiétais pour un des jeunes, qui ne participe plus trop. Il m’a dit que ses parents avaient du mal à l’amener à l'IME, mais pas à l’atelier cirque.
Cécile : Que ce soit pour les jeunes ou leurs éducateur·rices, partager ces ateliers ensemble est essentiel. L’espace d’un instant, ils sont tous au même niveau, à apprendre ensemble.
Pourquoi n’y a-t-il que des jeunes ?
Laurent : Parce qu’il y a peu de structures pour les adultes autistes. Deux des jeunes ont plus de vingt ans, ils devraient quitter l’IME, mais aucune structure pour adultes n’a la capacité de les accueillir.
Discutez-vous de la ligne pédagogique avec les éducateurs et éducatrices ?
Gustavo : De manière informelle, oui. Ils connaissent bien chaque enfant, ils vont donc pouvoir nous dire « untel marche avec les pieds trop écartés ». En sachant cela, on va proposer au jeune des exercices adaptés, le fil, par exemple. D'autres élèves ne vont pas arriver à lever les bras, on leur proposera de monter au trapèze.
Laurent : On essaie d’améliorer sans cesse le contenu pédagogique. On compose en temps réel.
Gustavo : Les jeunes des IME et de l’ITEP ne mentent pas. Ils ne font jamais semblant. Si ça ne leur plaît pas, on le sait tout de suite. C'est une relation agréable parce qu'elle est franche, nette.

Comment gérez-vous la fatigue et parfois les crises des jeunes ?
Gustavo : Quand j’ai commencé ces ateliers, une collègue m'a dit : « Tu dois donner un cours de cirque, tout simplement. Tu ne dois pas savoir gérer des personnes autistes, ça c’est le travail des éducateurs et éducatrices. » Bien sûr, ça ne nous empêche pas d’aller les voir quand ils ne se sentent pas bien.
Cécile : On ne s'occupe pas de les amener aux toilettes, de les ramener vers les tapis quand ils s’éloignent… Ce sont les éducateurs et éducatrices qui s’en chargent. Malgré tout, ce sont des ateliers qui fatiguent physiquement. On accompagne les jeunes dans leurs mouvements, on tient les positions longtemps, on fait des parades…
Gustavo : On finit épuisés. Mais c’est tellement gratifiant.
Cécile : Oui, ce sont vraiment de beaux moments de partage. Ils sont toujours dans le plaisir de faire.
Laurent : Je suis super content de participer à cet atelier.
Jérémie Zytnicki, maître de conférences à l’UFR - Santé, médecine et biologie humaine et chercheur au Laboratoire Éducations et Promotion de la Santé de l’Université Sorbonne Paris Nord, mène un projet de recherche sur l’effet des ateliers cirque sur l’autisme.
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