Nouvelles pistes, dix jours pour créer un spectacle entre théâtre, cirque et musique
Cette saison, l’Académie Fratellini invite deux artistes à mettre en scène des apprenti·es circassien·nes de son école supérieure et des étudiant·es musicien·nes du Pôle Sup’93. Vous connaissiez peut-être ce format sous le nom d’Apéro cirque. Plusieurs contraintes pimentent ce challenge pédagogique : le metteur en scène et les élèves n’ont que dix jours pour monter le spectacle, qui doit non seulement laisser la part belle au texte mais aussi à toutes les disciplines circassiennes et musicales des promotions participantes. Le résultat est présenté au grand public dans le Petit Chapiteau de l’Académie Fratellini.
Les répétitions du premier Nouvelles pistes de l’année commenceront en janvier. Deux jours de rencontres et ateliers ont toutefois été organisés en décembre pour que le metteur en scène Cédric Orain, les neuf élèves de l’école de cirque et les six étudiant·es de l’établissement de musique se rencontrent.
Immersion dans cette première journée de travail
Petit Chapiteau, 2 décembre. Les élèves sont assis en cercle sur la piste. Tout le monde se présente, puis Cédric partage ce qu’il imagine pour cette création.
« Il y a quinze ans, j’ai commencé à m’intéresser aux écrits de Valère Novarina, un auteur du XXe siècle qui a déconstruit un certain style de théâtre. Le père de Valère Novarina l’emmenait souvent voir des spectacles de cirque traditionnel. Il a écrit ce long monologue sur un numéro de voltige. [Il distribue le texte aux élèves.]
Comme je mets toujours en scène des pièces qui ont pour thème la parole et les problèmes d’expression, ce sont ces thèmes-là que j’aimerais explorer avec vous. On n’aura pas le temps de faire du Valère Novarina, mais on va s’en inspirer. »
Les étudiant·es lisent le texte.

Ateliers d’écriture
Cédric propose de courts exercices d’écriture à faire en cinq minutes. Il invite les étudiant·es à lire leurs textes à voix haute.
Voici un petit échantillon de cette matinée d’écriture.
Je m’appelle… et je suis la seule ou le seul dans cette salle qui…

« Je m’appelle Gabin, et je suis le seul dans cette salle à vivre en caravane. »
« Je m’appelle Louna, et je suis la seule dans cette salle à pouvoir identifier une centaine d’espèces d’oiseaux. »
« Je m’appelle Yoko, et je suis la seule dans cette salle à avoir appris à nager il y a un an. »
Racontez la première fois que vous avez parlé. Vous pouvez inventer.
« Coquelicot. C’est le premier mot que j’ai prononcé. Pourquoi me direz-vous ? […] Parce qu’un coquelicot c’est rigolo. Il aurait pu être coqueluche mais il est plutôt liquot… »
Racontez une histoire où votre corps est le personnage principal.
« J’inspire, je souffle. Perché à cette hauteur, mon corps vibre au rythme de Rage Against the Machine. J'inspire, je souffle. Je plie mes genoux, effectue un tour avec mes bras qui atterrissent de chaque côté de mes oreilles, tends mes jambes pour me propulser le plus loin possible dans un acte d'inconscience, de prise de liberté, d'envol. Le vide m'englobe, m’étreint. Ma cage thoracique me semble vide, mon corps est creux, ma tête explose. Mes yeux ne voient plus la montagne en face, je me renverse comme un pantin lâché dans les airs. L'envol est court, la chute est longue, et d’un coup, plus rien. Ma cage thoracique se remplit, ma tête se vide, mes pieds retrouvent le sol. J'inspire, je souffle. »
À la manière de Valère Novarina, décrivez précisément chaque mouvement d’une figure de cirque ou d’un morceau de musique.
« Lancer le diabolo de la main droite avec de la vitesse en utilisant le pouce, l’index et le majeur. Passer la baguette de la main gauche à la main droite. Tendre le fil pour attraper le diabolo dans la ficelle. Faire un nœud droit autour du diabolo puis faire des mouvements de haut en bas vers la diagonale droite avec la main droite. La main gauche résiste légèrement. Une fois que le diabolo a assez de vitesse, défaire le nœud avec la main droite. Pousser le diabolo vers la gauche comme pour faire un soleil et quand il arrive à 13h lâcher la baguette droite sans libérer le diabolo… »
Raphaël, qui s’est beaucoup fait mal ces dernières années, doit, à la manière de Valère Novarina, lister ses blessures.
« Entorse de la cheville gauche numéro un, entorse de la cheville droite numéro un, légère fissure de la colonne vertébrale, entorse du majeur droit numéro un, entorse du pouce gauche numéro un, entorse de la cheville gauche numéro deux, entorse du pouce de pied droit numéro un… »
Grâce à ce tour de piste, les deux promotions se connaissent un peu mieux. L’ambiance est bonne, des rires fusent.
Les étudiant·es se lèvent pour poursuivre l’atelier en mouvement.

Esquisse d’une scénographie
« Idéalement, j’aimerais qu’on ne cache pas les agrès » introduit Cédric.
Pas simple, car dans cette promotion, il y en a beaucoup : mât chinois, fil de fer, cerceau aérien et corde lisse.
« J’aimerais qu’il n’y ait pas de temps de montage et de démontage d’agrès dans le spectacle. Est-ce que si on met un mât chinois et un fil de fer tout du long, cela vous semble être une contrainte intéressante ? »
« La piste est petite, le fil va la diviser en deux » répondent les apprenti·es. « On est nombreux, et il y a beaucoup d’acrobates qui ont besoin de place… ».
Cédric se tourne alors vers les musicien·nes. « Est-ce que vous pouvez jouer de vos instruments tout en vous déplaçant ? »
« Cela dépend des instruments… » répondent-ils avant de développer.

On profite de la pause pour demander aux étudiant·es comment ils appréhendent le thème sélectionné par Cédric.
« Ça me fait sortir de mes habitudes et me confronte à une autre dimension que je trouve intéressante » répond Lou. « Personnellement, je me sens proche de la poésie. »
« J’ai fait du théâtre » ajoute Capucine. « Je travaille souvent avec des chanteurs, des rappeurs […] J’ai hâte de voir ce qu’on va faire de ce thème, je pense qu’on va pouvoir développer des choses inhabituelles. »
« J’aime beaucoup parler » répond Alexandre. « Dans l’enseignement musical, la parole est souvent oubliée. J’ai fait des études de musicologie où la parole a une place importante puisqu’on se pose des questions du type « comment parler des œuvres ? », « comment s’adresser à différents types de publics ? » »
Aucun·e des musicien·nes interrogé·es n’a joué avec des circassien·nes, certain·es toutefois connaissent le trapèze, le diabolo, le fil de fer ou encore le monocycle. Mais aucun n’a pratiqué.
De leur côté, les circassien·nes ont pour la plupart déjà travaillé avec des musicien·nes en live. « Je trouve hyper intéressant de travailler avec des musiciens, de voir leur rapport au texte et leur musicalité à travers la parole » conclut Lou.
Vous avez hâte de voir le résultat ? Rendez-vous du 23 au 25 janvier dans le Petit Chapiteau de l’Académie Fratellini !
Biographies
Après des études de mathématiques puis d’ingénierie à Grenoble, Cédric Orain s’inscrit un peu par hasard à la classe d’art dramatique du conservatoire. Très vite passionné par cette nouvelle activité, il arrête ses études. D’abord comédien, il met en scène ses premières pièces en 2006, et écrit ses propres textes depuis une dizaine d’années.
Louna Fayon a 23 ans et vient du Mans. Après avoir fait dix ans de gymnastique, elle découvre le cirque à 17 ans. Une licence de biologie en poche, elle passe deux ans à l’école préparatoire de Montpellier en trapèze mini volant et acro-danse. En 2025, elle rejoint l’école supérieure des arts du cirque de l’Académie Fratellini en 1ère année en acrobatie.
Johan Garon a 21 ans et vient de Châtillon-sur-Chalaronne. Il découvre le cirque grâce à son oncle jongleur. À la fin de ses cours de Kung fu et de karaté, il profite des tapis pour faire des saltos. Après un Bac cirque au lycée de Vaulx-en-Velin et deux années d’école préparatoire à Montpellier, il intègre en 2024 la classe de préapprentissage de l’école supérieure des arts du cirque de l’Académie Fratellini en acrobatie. Sa recherche acrobatique s’inspire du break dance.
Raphaël Jacques a 22 ans et vient de Lamorlaye. Il fait du cor, du bugle et six ans de parkour. Il découvre l’acrobatie à ses 18 ans au Plus Petit Cirque du Monde. En 2025, il intègre l’école supérieure des arts du cirque de l’Académie Fratellini en 1ère année.
Lou Lazzarotto a 25 ans. Elle grandit entre Saint-Julien-en-Genevois (France) et Fribourg (Suisse). Elle commence le cirque au centre aéré. En parallèle, elle entre dans une chorale et fait un peu de gymnastique. À 11 ans, elle découvre le fil, le monocycle et les disciplines aériennes. Passionnée par le trapèze et le tissu, elle aime aussi beaucoup les portés acrobatiques, les icariens et le vélo acrobatique. Elle se dirige finalement vers le mât chinois, qui demande moins de souplesse. Cet agrès l’attire d’autant plus que peu de personnes, et surtout peu de femmes, font du mât en Europe.
En parallèle, elle travaille le bois. Son Bac en poche, elle hésite entre arts du cirque, sculpture et menuiserie. Elle choisit finalement le cirque, se disant qu’elle pourra toujours revenir à menuiserie plus tard. Elle intègre une école préparatoire à Genève, puis à Bordeaux, et rejoint en 2025 l’école supérieure des arts du cirque de l’Académie Fratellini en 1ère année en mât chinois.
Till Monfort a 20 ans et vient de Borlon (Belgique). Dès l’âge de 6 ans, il s’essaye à de nombreuses disciplines de cirque : acrobatie, mât chinois, fil de fer, jonglage. Après deux ans d’école préparatoire à Lille, il intègre en 2025 l’école supérieure des arts du cirque de l’Académie Fratellini en 1ère année en diabolo.
Gabin Reverdy a 21 ans et vient de Chambéry. Il commence le cirque à 11 ans. Pendant 7 ans, il fait principalement du monocycle, puis se blesse au genou. Il décide alors de passer sur les mains et se met aux équilibres, d’abord au sol puis sur cannes. Après deux ans d’école préparatoire à Montpellier, il intègre l’école supérieure des arts du cirque de l’Académie Fratellini en 2024 en classe de préapprentissage en équilibres.
Edelvais Rived Laborda a 22 ans et vient d’Alcalá de Henares (Espagne). Depuis petite, elle danse, pratique des sports d’équipe, fait du théâtre et du chant. À 12 ans, elle découvre le tissu dans un studio de pilate et de danse amateur.
Un Bac spécialité arts scéniques en poche, elle tente le concours pour intégrer l’université en Espagne, et passe en parallèle les auditions de deux écoles : la Real Escuela Superior de Arte Dramático et l’école de cirque Carampa. Prise dans les deux établissements, elle choisit le cirque.
Pendant ses deux années d’études à Carampa, elle fait des portés acrobatiques, du tissu puis s’essaye à la corde lisse, qu’elle trouve plus dynamique et plus sincère.
Après deux ans d’école préparatoire à Montpellier CADC Balthazar, elle intègre en 2025 l’école supérieure des arts du cirque de l’Académie Fratellini en 1ère année.
Alma Rodriguez Hernandez a 23 ans et vient des Îles Canaries. À 15 ans, elle découvre le cirque à Gran Canaria. Elle rejoint ensuite Madrid où elle fait du cerceau aérien, des équilibres sur les mains et de la danse pendant quatre ans. En 2025, elle intègre l’école supérieure des arts du cirque de l’Académie Fratellini en 1ère année en cerceau aérien.
Inès Viladoms a 23 ans. À ses 8 ou 9 ans, elle emménage à Prez-vers-Noréaz (Suisse) et y prend ses premiers cours de cirque. Elle tente différentes disciplines avant de choisir le fil de fer.
Appréciant dessiner et bricoler, elle suit une formation de graphiste, puis prend une année de césure pour se préparer aux concours d’entrée des écoles de cirque. En parallèle, elle travaille dans des théâtres.
En 2025, elle intègre l’école supérieure des arts du cirque de l’Académie Fratellini en 1ère année.
Maelle Fourny a 24 ans. Elle commence le piano à 5 ans, puis la harpe et le théâtre à 7 ans. En parallèle de son master de droit, elle obtient son diplôme d’études musicales à Nanterre. Elle est actuellement étudiante en 3e année du cursus « Musiques classiques à contemporaines » au Pôle Sup’93 du Pôle Sup’93 et fait de la harpe.
Alexandre Guérin a 26 ans et vient de Montauban. Il commence les percussions à l’âge de 6 ans. À 10 ans, fan des Simpson, il se met au saxophone (comme Lisa Simpson). Un Bac littérature et musique en poche, il intègre une école préparatoire de littérature à Toulouse. En parallèle, il continue le conservatoire tout en faisant un peu de théâtre et de drag. Il obtient ensuite un master en musicologie à Paris, et rejoint le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris où il fait de l’improvisation générative. Il est actuellement étudiant en 3e année du cursus « Musiques classiques à contemporaines » au Pôle Sup’93 et joue du saxophone.
Yoko Okubo a 34 ans et vient de Saporo (Japon). Elle commence le piano à 4 ans, puis la clarinette à 13 ans. Elle obtient une licence puis une bourse sur concours qui lui permet d’étudier en France. Cela fait maintenant sept ans qu’elle vit en France. Elle est étudiante en 2e année du cursus « Musiques classiques à contemporaines » au Pôle Sup’93 et joue de la clarinette.
Capucine Picard a 23 ans et vient de Chartres. Elle commence le violoncelle à 6 ans. À côté, elle étudie l’analyse, l’écriture, le chant choral, l’orchestre et la musique de chambre. Pendant quatre ans, elle joue aussi du piano et pratique le théâtre. Étudiante en 2e année du cursus « Musiques classiques à contemporaines » au Pôle Sup’93, elle souhaite intégrer le cursus « Jazz et musiques improvisées ». [CPS91]
Maxime Pok a 27 ans. Il commence la musique très jeune avec l’éveil musical puis entre au conservatoire à ses 6 ans. En parallèle, il prend des cours de théâtre. Après le Bac, il met la musique de côté pour se former au métier d’acteur pendant trois ans à l’école de cinéma EICAR (Aubervilliers puis Ivry-sur-Seine). Il reprend ensuite ses études musicales et découvre l’orchestre et la musique ancienne, renaissance et baroque. Il entre alors au Pôle Sup’93 pour étudier le trombone moderne[CPS92] . Il est actuellement en 1ère année du cursus « Musiques classiques à contemporaines [CPS93] et joue du trombone.
Samantha Sérazin a 23 ans. Elle commence l’accordéon à 3 ans puis apprend le hautbois car elle souhaite intégrer un orchestre symphonique. Après avoir fait un BTS audiovisuel en son, elle rejoint une licence de musicologie. Elle est actuellement en 3e année du cursus « Musiques classiques à contemporaines » au Pôle Sup’93 et joue du hautbois.
Bruno Perbost est professeur de piano au Pôle Sup’93 en parcours classique. Il accompagne le CRÉA depuis trente ans à Aulnay-sous-Bois, une structure de création, de formation et de ressources dédiée à la pratique vocale et scénique.